Je dois dire que c’est très troublant d’aller à la rencontre d’une écrivaine que vous avez appréciée par ses mots, son intelligence, sa lucidité, qui vous a littéralement chamboulée par des mots, des phrases, des ponctuations, un rythme, une histoire que vous avez lu. Cette rencontre était magique. Tassadit Imache est BELLE à l’intérieur et à l’extérieur, et d’une sensibilité extrême (ça je le sais par ses récits). Elle a de ces yeux bleus magnifiques qui vous transpercent, tout comme ceux d’Isabelle Adjani énigmatiques qui interrogent. Ce qu’elle dit est toujours précieux, ses mots sont toujours pesés. Alors vous n’imaginez pas comme c’est difficile de parler à celle qui vous a tant ému ! Je me sentais toute petite, j’éprouvais de la gêne...
Le récit d'ELLE que j’ai découvert en premier c’est : « Je veux rentrer ». C’est le récit d’une vie, celle de Patricia/Sara, qui vient d'une banlieue, un personnage aux allures un peu froides mais dont la froideur permet peut-être ici de mettre de la distance, de prendre du recul sur ce qu’elle vit. La vie de Patricia Loiseau est une énigme aussi. L’écriture m’a littéralement transportée dans son monde intime, dans le monde de ses pensées, de son ressenti, et de tous ces non-dits que l’on se dit dedans. Et là je me suis dit : j’ai donc raison de penser ce que je pense quand je vois ce que je vois et que j’entends ce que j’entends ?! Je me suis sentie grandir d’un coup ! Merci à celle qui nous a laissés ces belles traces de vies et de mémoires.
Je vous laisse le soin d’apprécier ces quelques passages extraits du livre « Je veux rentrer » :
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« Contrairement aux apparences, il y avait un tas de raisons sensées à ce voyage, rumine Sara. Elle sait maintenant pourquoi elle n’a pas voulu rester le week-end à Paris. Elle dira la vérité à Rachel. Dès mardi midi, à la cantine de la mairie, elle lui parlera de Pierre. Son amie lui répète dans cesse qu’on ne peut pas passer toute son existence à ne rien faire. Encore moins rater sa vie pour quelques lundis soir avec un homme, ajoutera-t-elle. » (en page 44)
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« Ce qu’on continuait d’espérer le soir, au fond du lit : celui qui a pu sortir et ne revient pas, c’est qu’il a trouvé un autre matin. » (en page 58)
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« - A quoi reconnaît-on, lorsqu’on la rencontre, la personne qui comptera ? a-t-elle demandé l’autre jour à Rachel.
- A un moment, tu verras, ce n’est pas naturel mais tout coule de source, a répondu son amie d’un ton mystérieux.
Sous prétexte que Rachel faisait partie des gens du Livre, elle s’ingéniait à lui parler par énigmes. Enceinte, elle accentuait le style. Sara avait planché tout l’après-midi sur l’oracle, au lieu de faire son travail. Rachel voulait-elle dire qu’à un moment on arrêtait de compter les hommes et les saisons pour s’attacher sans raison à une personne qui n’était pas de sa famille ? Ou insinuait-elle qu’il fallait plus de neuf rendez-vous pour avoir une chance de décrocher le moment gagnant ?
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Elle n’avait jamais parlé à Rachel de Pierre avec qui elle en était au neuvième rendez-vous. C’est qu’elle avait l’intuition que son amie trouverait cette histoire-là pas du tout naturelle. » (en page 60)
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« Heureusement Sara n’est pas seule dans la vie. Elle aime une famille qui n’est pas la sienne : Rachel, ses deux enfants, sa nouvelle grossesse, et son mari au teint mat de Périgourdin. Elle déjeune chez eux, trois dimanches par mois. Son amie la questionne souvent. Sara lui répond qu’elle aime vivre seule. Et qu’il y a beaucoup de choses agréables et légères dans son existence à elle. Qui ne pèsent pas. Qui la mettent souvent en joie, même. C’est ce qu’elle a répété à Rachel le vendredi midi suivant à la cantine. Elles avaient eu du mal à trouver une table libre.
- Ah, et quoi, par exemple ? a demandé Rachel, renversée sur son siège, attendant la réponse avec une moue sceptique. » (en page 81)
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« - Je pars demain, pour quelques semaines, à Amsterdam, dit-il soudain.
Elle a couru aussitôt à ses yeux noirs. Dire que ce voyageur ignore où elle habite, n’a jamais eu envie d’aller voir.
- Est-ce que vous venez ?...
Ce n’est pas une double mise. Juste un caillou lancé dans l’eau grise dont personne ne se souciera de compter les ricochets.
- Ce n’est pas possible, invente-t-elle, le cœur glacé.
Pensant, on se cache trop la réalité des choses, Rachel, à propos de l’amour en général, et de ce qui démange les hommes en particulier. Si j’avais prévu ça, murmure-t-elle dans sa tête. Malgré tout, prise de vertige d’avoir sauté, sur ce coup, dix cases avec lui, comme ça, pour rien. Comprenant enfin pourquoi personne n’a jamais entrepris de trouver une martingale au jeu de l’oie. Plus malins, les gosses d’aujourd’hui s’entraînent à décapiter et pulvériser sur écran vidéo à coups de pouce frénétiques. Savent de plus en plus tôt que, dans la vie, on peut vous gommer d’un mot ou d’un regard. » (en page 135)
http://www.mediapart.fr/club/edition/bookclub/article/010609/tassadit-imache-interview
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